La voix et moi.

La première fois que j’ai abordé ce travail c’était dans un studio Salle Pleyel à Paris. Nous sommes une dizaine et tout ce que nous avons à faire est de libérer les sons en nous. C’est incroyable ce qui sort des uns et des autres ! Paradoxalement ce n’est pas la cacophonie mais plutôt des sons qui se répondent de manière tout à fait implicite, sans que nous cherchions à le faire. Il y a aussi des silences impressionnants. Nous sommes  dans un bain de sons et nous sommes tantôt émetteurs, tantôt récepteurs. Si au début il y a une quelconque volonté de participer activement à ces échanges, très vite nous nous abandonnons totalement. Le groupe devient orchestre et tous les instruments sont là du plus grave au plus aigu. C’est un accord parfait !

Je vais me donner à fond dans ce travail de la voix et pendant huit années. Le son est en vous nous dit Jean-Claude Sergent*, vous n’avez rien à faire sinon laisser faire. Faites de la place, ouvrez les espaces à l’intérieur de vous et laissez passer. Ne cherchez pas à produire quoi que ce soit. Ce n’est pas vous qui chantez « CA » chante ! martèle-t-il.

Et commence l'exploration

l’espace périnée-nombril, le bassin cette coupe, en surface calme, où se tient au plus intime la flamme de vie. Il nous appartient de la raviver sans cesse. Et de chaque côté de l’aine « la fontaine jaillissante »  d’où le son s’écoule pour alimenter la terre. Je me souviens lors d’une méditation avoir vu l’intérieur de mon corps tel une cathédrale illuminée ! C’était magnifique ! Jean-Claude m’a dit « garde bien ce cadeau » tu as de la chance. Pour activer et renforcer la puissance de nos muscles abdominaux, nous devons soulever le pavé posé sur notre ventre à l’inspiration et le maintenir en place lors de l’expiration. Bon sang que c’est lourd et à la fin de la journée nous avons mal au bide.

Dans cet espace libérer les sons les plus graves. Chez certains il semble qu’il y ait de véritables cavernes jamais explorées et les sons qui en sortent sont limites supportables. D’ailleurs une fois il y a une stagiaire qui a carrément hurlé lorsqu’un jeune homme africain est parti en impro totale. Les sons venaient de loin, de très loin, comme de l’origine de l’humanité. Enormes ! Elle ne l’a pas supporté.

Là je découvre le périnée, le muscle des ancêtres, le lieu de notre puissance. Les muscles obliques qui se rattachent au pubis sous les grands droits. Ils sont le soufflet de la respiration, c’est eux qui entretiennent la flamme de vie. Ce sont eux qui sont à l’œuvre pour soutenir le son jusqu’en haut, tel un geyser et il nous appartient de les activer selon la puissance et le rythme que nous voulons donner à notre parole, à notre chant. J’active sans relâche. Je ne veux pas mourir… Je n’en reviens pas des sons qui sortent de ma caverne à moi, je retrouve même quelques bribes d’arabe. Je suis connectée à mes ancêtres. Il y a des lieux où sans que je m’y attende et telle une bulle d’air qui explose, je fonds en larmes, je pleure encore et encore. Ces larmes ne tarissent jamais, je ne sais pas alors qu’elles sont le ruissellement d’une faille sur le mur dressé depuis l’enfance et qui masque la grande blessure. CA pleure sans que je puisse comprendre pourquoi. Jean-Claude nous dit que la voix est tel le marteau piqueur et que les micros vibrations du son dans les espaces fermés libère les émotions et nous guéri de la sclérose qui nous guette si nous ne faisons rien.  Je donne de la voix plus fort, plus loin. Jour après jour, et des semaines durant nous explorons l’antre de nous mêmes.

Jean-Claude nous accompagne par des séances de méditation/visualisation. Remplir le Lac de Jade, visualiser l’eau qui monte jusqu’au nombril et la flamme de vie tout en bas, fragile, vacillante. Le feu dans l’eau. Laisser redescendre toutes les émotions au fond du lac qui les absorbe. Ecouter le silence des profondeurs. Le périnée comme l’intermédiaire entre la Terre et nous. Il bat tel le tambour, il transmet les vibrations et le son de la Terre. Nous sommes ancrés, accrochés à la Terre et de là nous nous érigeons, droits comme des I vers le Ciel, puissants, jaillissants.

Debout, nous serons arbres et nos membres seront branches, graciles, légères. Lourds, puissants en bas, légers, graciles en haut. Le vent nous fait ployer, danser, tournoyer. Nos bras s’élèvent toujours plus haut vers la lumière. Sommet de la tête accroché au Ciel. Nous sommes immenses et tellement beaux. Nos pieds frappent la terre en rythmes soutenus, nous approchons de la transe. La terre généreuse nous nourrit.

Et le travail avec les masques que Jean-Claude a ramenés de ses dix années passées à Dakar. La voix du masque est là et nous nous entendons venir des profondeurs de la nuit des temps.

Marc Sokol** est chargé de la partie « Qi Qong » ! Il est jeune, sauvage, puissant. Grâce à lui nous sommes « ours », puissant au dedans, capable de tuer sa proie d’un seul coup de griffe, calme à l’extérieur, tellement calme qu’il est devenu l’emblème de l’animal protecteur pour les nourrissons, sous forme de peluche. La « force tranquille ». Présentation de l’ours, l’ours va chercher sa nourriture.  Qi Qong  La Grue « l’oiseau rouge » ou « l’oiseau de feu ». Et quand l’oiseau s’envole nous sommes Jonathan  le Goëland et nous volons. Le Qi Qong des animaux, l’ours, le tigre, le singe, la grue. Puissant. Magnifique.

Et puis le gril costal. L’espace entre nombril et pointe du sternum, appelé « plexus solaire ». Activer la chaudière. Et de faire se rejoindre les deux grils costaux. Puis sur le côté droit ouvrir et refermer le gril costal gauche. Deux par deux l’un au sol, l’autre en charge d’accompagner le gril costal à l’expiration. Etre à l’écoute, ne pas faire mal, maîtriser sa force. La main sur l’autre juste comme témoin.  Puis même chose sur le côté gauche. On a mal mais on rit.

Je me souviens de cette fois où le prof de chant qui était venu nous accompagner au piano m’a soulevée de terre en passant ses doigts sous mon gril costal pour m’expliquer que ça doit rester ouvert le plus longtemps possible alors même que j’expire et que naturellement le gril costal a tendance à se refermer. C’est ce que l’on appelle « les mouvements contrariés » me dit-il. Concepts difficiles à mettre en œuvre.

La joie est l’émotion de ce lieu. Les voix sont amples, limpides, vibrantes. Le plexus agit comme un catalyseur du son qu’il renvoie avec une vibration couleur rouge. CA vibre, CA tremble de partout et surtout CA sort. Nous sommes terriblement vivants. Chanter depuis ce lieu « plexus solaire » et c’est tout l’amour du monde qui s’exprime à travers nous, nous pleurons de joie, de nous sentir unis. Nous ne sommes plus qu’UN CŒUR. Les larmes qui coulent sont douces et bienfaisante comme une pluie rafraîchissante. Elles débordent tel un trop plein de bonheur.

Enfin la zone entre plexus et sous-clavicules, la zone des poumons, le lieu de la mélancolie, des tristesses enfouies, des chagrins immémoriaux. Soulever le tapis, secouer, battre, arracher les miasmes accrochés sous la peau, laisser passer l’air et se gonfler les chairs. Dans cet espace point de chahut. Seuls des sons murmures, le chant d’une berceuse, la plainte silencieuse. Lieu de l’intime et du fragile.

Notre corps ou plus exactement notre tronc comme un violoncelle, nos cordes vocales comme les cordes de l’instrument, notre souffle l’archet. Notre mission devenir virtuoses de nous-mêmes.

Les exercices de respiration sont accompagnés, entrecoupés de temps de méditation silencieuse (20mn) c’est très long pour moi et difficile. Rester centré sur le va et vient de la respiration, la porte battante et laisser passer les nuages que sont les pensées, les pensées le plus souvent expression de l’égo selon la tradition ZEN, la plus rigoureuse. Je ne crois pas y être jamais parvenue. La posture aussi est un frein pour moi. Très vite la douleur dans les jambes m’oblige à bouger, à me repositionner, étendre les jambes, replier… Il n’y a pas de chaise et même s’il y en avait eu cela aurait été tout aussi inconfortable dans la mesure où je n’aurai pas pu poser les pieds par terre. Trop haute la chaise. Je regarde filer mes pensées dans le ciel de mon cerveau sans que je retienne vraiment de quoi elles parlent. Je m’évade au bord de la torpeur. Revenir à la respiration, la porte battante… Le silence autour et à l’intérieur de moi me fait du bien. Je suis seule au monde. Je n’ai rien à faire. Si ce n’était l’inconfort de la posture, le temps pourrait s’écouler ainsi longtemps, très longtemps. Dans ce silence, les sons cristallins du bol tibétain sonnent justes et bienfaisants. Je suis dans un espace sidéral et j’entends le chant des planètes qui se répondent. Je suis loin, très loin.

Et puis l’appropriation de notre corps. Trouver sa libre expression. Attendre que CA bouge. C’est merveilleux. Mon corps se met en mouvement dans une danse ignorée de moi. Il plie, se tend, se cabre, se couche, il rampe puis se relève et saute dans un ordre aléatoire. Je n’ai plus mal aux genoux, je n’ai plus peur, je n’ai plus honte, je ne me sens plus ridicule et mes bras ne sont plus trop courts. Improvisation totale d’à peine une minute. Une minute d’éternité c’est très long.

Nos éclats de rire pendant les exercices corporels tibétains à l’aube encore humide de rosée. Nous avons un peu froid. Mouvements rapides comme l’éclair, rustiques pour ne pas dire violents. L’homme dans son environnement, le Tibet, les rudes montagnes, le climat hostile. C’est tout cela qui est contenu dans cet art des mouvements corporels tibétains.

Et ces lieux/organes dans mon corps porteurs de tous les éléments, couleurs, émotions. Leur interpénétration, leurs déséquilibres structurels qui racontent tout de moi. Ma force de vie a un nom : IMPETUS, couleur verte, végétal le bois, lieu le foie et sa cousine la vésicule biliaire qui charrie ma colère. La terre, le vent, le feu, l’eau me composent et ont sculpté jusqu’à mes plus infimes parcelles. Les exercices proposés ont pour objectif de rencontrer en nous ces lieux/organes. Chacun d’eux a un son dédié et notre voix se fait messager. Nous sommes nos propres guérisseurs.

La voix se noue aux reins, passe par le cœur et éclos aux lèvres. D’où l’importance d’entretenir et de soigner ces lieux secrets afin que notre expression soit authentique. La parole et encore plus le chant ne supportent aucun filtre. La voix se donne et fait de nous des passeurs.

* Jean Claude Sergent auteur de « la voix la vie » et « le théâtre fou »

** Marc Sokol est un passionné des traditions d’Orient et d’Occident. Diplômé d’acupuncture traditionnelle, amateur de contes et de poésie, il enseigne l’art d’utiliser les pratiques issues de la tradition chinoise en relation avec les saisons, les émotions, l’alimentation.

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